Une tour de refroidissement éteinte, un haut-fourneau rouillé, des kilomètres de pipelines entremêlées, des colosses d’acier sombres et partout, le silence.
Ce paysage se répète à l’identique derrière les grilles des usines fermées qui maillent nos territoires. Nord de la France, Belgique wallonne, ou encore Arménie orientale… Les territoires changent, mais l’issue reste la même : dans un monde globalisé, l’Ouest a subi un choc de compétitivité majeur au tournant des années 1970. À l’Est, c’est l’effondrement de l’URSS qui a vidé les sites. Des politiques de désinvestissement progressif étalées sur plus de 40 ans, et des espoirs de relance qui ne se concrétiseront jamais, amènent à un même résultat : des machines arrêtées, et des bassins entiers privés de leur raison d’être.
Après le départ du dernier ouvrier, c’est toujours la nature qui redevient propriétaire de ces terrains, salis par la production intensive de charbon, potasse, coke, chaux, acier, structures métalliques, ponts et trains. Théâtres d’innovations technologiques et de luttes sociales majeures, ces lieux désaffectés, démolis ou réhabilités sont des espaces de mémoire. On y lit à même le béton un siècle et demi d’histoire sur notre passé industriel.
Cette série de photos relate des expéditions menées entre 2020 et 2026 dans ces anciens bassins industriels. Chaque volet s’ouvre sur une immersion dans la vie de ces lieux. L’objectif de ce travail est de documenter les ruines de nos régions industrielles, avant que l’Homme ne décide de les faire disparaitre à jamais.
« Nous sommes le mercredi vingt-cinq juin, voici les informations. La France est éliminée de la Coupe du monde : battue hier soir à Stockholm par le Brésil, cinq buts à deux. Raymond Kopa, l’enfant des corons, a eu beau tout tenter, les trois buts du jeune Pelé ont eu raison de nos Tricolores… » La radio est allumée dans tous les foyers des régions industrielles françaises en ce matin de 1958, mais personne ne l’écoute vraiment : les hommes savent déjà que la coupe ne sera pas française, et que Kopa ne la soulèvera pas, lui qui a commencé comme eux au fond de la mine.
Alors dans un chagrin léger, les galibots quittent leurs cités. Ils se dirigent comme d’un seul homme vers la salle des pendus du puits n° 1 de la fosse Arenberg, à Wallers. En traversant le carreau, ils longent le chantier : un troisième chevalement monte lentement à côté des deux anciens, et c’est par là qu’ils descendront dans trois ans. Chaque matin la même routine pour les nordistes : pointer, enfiler ses genouillères, récupérer sa musette et sa lampe, hisser ses vêtements au plafond avant de descendre les 600 mètres de profondeur dans la roche sombre. Les conditions sont dures mais particulièrement aujourd’hui le cœur n’y est pas : ils croyaient tous dur comme fer que Kopa allait enfin faire rayonner leurs corons aux yeux du monde entier.
Il est midi et les mineurs de potasse alsaciens cassent la croûte au fond d’une galerie. Ils ne reprennent pas l’énorme ascenseur du carreau Rodolphe pour déjeuner, mais leur s’Vesper se fait à même le minerai. La lumière des lampes se reflète dans les parois de sel pâles, rendant la galerie claire. Plus bas, on ravale le puits pour aller chercher le sel encore plus loin. La défaite de la veille est évidemment dans toutes les conversations, et même si leur langue maternelle n’est pas le français, ils auraient été fiers de voir un mineur de fond sur le podium.
La sirène de fin de journée retentit dans les immenses halls des ateliers de Fives, et il ne faut que quelques instants pour qu’un torrent de bicyclettes se déverse dans les rues de ce faubourg de Lille. Sur les panneaux d’affichage, l’usine vient d’annoncer qu’elle absorbe Cail : les hommes y ont lu qu’on allait encore s’agrandir. Mouleurs et fondeurs foncent sur les pavés gris en direction de l’estaminet de la Liberté. L’ambiance est morose, mais un brin d’optimisme commence à se ressentir au fond de l’établissement après la seconde bière Motte-Cordonnier : même si l’équipe de France ne sera pas première, il lui reste une chance de battre l’Allemagne ce samedi et ainsi rafler le podium. Un tchio gars de la région avec une médaille, inespéré ! Quelques gaillards se permettent même d’entonner l’air de l’Internationale. Il faut dire que le lieu a l’habitude : c’est ici-même que « la lutte finale » a été chantée pour la première fois il y a soixante-dix ans de cela.
Bien que Raymond Kopa ait été sacré meilleur joueur du tournoi de 1958, il ne gagna jamais la Coupe du monde. Pas plus que les usines ne survécurent à leur temps d’ailleurs. Le puits Rodolphe ferma en 1976, alors que la dernière remontée de charbon de la fosse Arenberg eut lieu en 1989, marquant ainsi la fin définitive des charbonnages valenciennois. Quant à Lille, le dernier ouvrier quitta l’usine en 2001.
Ce matin c’est l’effervescence au bout de cette petite impasse d’un quartier ouvrier en périphérie d’Erevan. L’été s’achève, mais le smog ne disparait pas au-dessus de la capitale arménienne. Comme désormais tous les matins, le majestueux Mont Ararat n’est presque pas visible depuis la cité. Symbole national et élément fixe du paysage d’Erevan, le mont est comme effacé derrière un nuage de fumée qui laisse sa suie noire épaisse sur toutes les surfaces. Les quelques Lada stationnées à l’entrée de l’impasse suintent étrangement, alors que le linge qui sèche est gras.
Ce matin de septembre 1988, les hommes ne vont pas à Nairit pour prendre leur poste comme à l’accoutumée. Aujourd’hui une partie de l’usine chimique ferme ses portes suite à l’enquête de santé publique effectuée par Moscou. Des mois de luttes écologiques, des dizaines de manifestations dans toute la ville jusqu’à cette grande protestation Place du Théâtre à laquelle tous les Érévanais ont participé l’an passé. L’usine de caoutchouc synthétique a beau créer des milliers d’emplois dans la région, elle est également en train de bruler à petit feu la santé d’un peuple tout entier. Un génocide invisible.
Aujourd’hui, les ouvriers quittent l’impasse avec femmes et enfants pour constater que l’usine est effectivement à l’arrêt, et fêter cette belle victoire populaire. C’est avec le nouveau métro que les Arméniens rejoignent en masse l’immense zone où s’entremêlent cheminées indénombrables et pipelines interminables. Seules quelques stations de métro sont construites, mais le projet est ambitieux et le rail devrait permettre de rejoindre le nord de l’agglomération d’ici quelques années. Pour le moment, c’est un vaste chantier de tunnels souterrains qui grouille sous le centre ville.
À la sortie de la station Gortsaranaïn, c’est une foule compacte qui se masse devant les grilles d’une usine qui a effectivement partiellement arrêté de cracher ses substances mortelles. L’ambiance est à la fête : la pollution va s’arrêter, les maladies aussi. Pourtant les habitants sont loin d’imaginer ce qui se passera ensuite.
Trois mois plus tard, un terrible séisme s’abat sur l’Arménie, tuant 25.000 personnes. Le métro a résisté aux tremblements et rouvre dès le lendemain, mais l’heure n’est plus à son prolongement et la chute de l’URSS trois ans plus tard entérine définitivement ce projet, laissant wagonnets et outils rouillés dans les tunnels inachevés. La chute du régime de Moscou marqua également la réouverture forcée de Nairit, qui agonisera encore quelques années avant sa fermeture complète en 2014. Ce monstre éteint laisse alors plus de 160 hectares d’installations abandonnées et une tonne de déchets dangereux dont la décontamination reste à faire.
Il est 5 heures du matin et des milliers de réveils sonnent en même temps dans les bourgs de Ougrée, Seraing et Flémalle, en province de Liège. Les hommes se lèvent d’un pas décidé pour se préparer à une longue journée de travail chez Cockerill. Les hommes se lèvent sans bruit, laissent dormir les enfants, embrassent leur femme et sortent. Le jour ne s'est pas encore levé. Le vent est glacial, l'air chargé de poussières noires s'engouffre dans les cités et dans les impasses. Ils descendent à pied vers le café du coin de la rue qui ouvre avant l'usine.
En ce mois de janvier 1974, ce sont 65.000 hommes qui se rendent chaque jour sur les sites de production sidérurgiques en Belgique, de Liège à Charleroi. Fondeurs, lamineurs, machinistes et chaudronniers se pressent sur le pont qui enjambe la Meuse pour rejoindre leur poste aux hauts-fourneaux, à l’aciérie ou à la cokerie. Ils ne le savent pas encore, mais cette année marquera un record inégalé de la production d’acier en Belgique : 16 millions de tonnes produites. Ils ne savent pas non plus que le choc pétrolier de l'automne précédent a déjà commencé à tout emporter.
Place de l'Hôtel de Ville de Seraing, ils passent devant la statue de John Cockerill, sans lever les yeux. Il y a 150 ans que l'Anglais s'est installé dans la vallée pour y allumer le premier haut fourneau. Du charbon sous les pieds, un fleuve pour le transporter : la Wallonie est devenue l'une des premières régions industrielles du monde.
Dans la nuit noire, un repère les guide jusqu’à l’entrée de l’usine : 81 mètres de fonte et d'acier au bord du fleuve, et au sommet la flamme des gaz qu'on brûle, visible de toute la vallée. Cette tour immanquable, c’est le Haut-Fourneau B de l’usine Cockerill. Un colosse d’acier construit dans les années 1960 et conçu pour couler de la fonte jour et nuit, sans interruption, pendant des décennies.
Et pourtant.
Pourtant, ce monstre est désaffecté depuis 2011. Il est l’un des rares témoins encore debout de cette riche activité industrielle qui n’est plus qu’un lointain souvenir. Le HFB de Liège et le HF4 de Charleroi sont les deux dernières cathédrales industrielles visibles en Belgique.