« Ce monument que l’on aperçoit de tous les points de la capitale et de ses environs est en quelque sorte un emblème… »
À peine le discours de Léopold II achevé, une immense foule envahit le majestueux hall du Palais de Justice de Bruxelles pour continuer la lutte populaire contre ce colossal édifice. Les Marolliens en colère ont bien choisi leur date : ce lundi 15 octobre 1883 est le jour de l’inauguration du Palais par le Roi, plus de 17 ans après la pose de la première pierre, et 4 ans après la mort de son architecte Joseph Poelaert.
Il faut dire que cette construction n’aura pas été indolore pour les Bruxellois : le quartier populaire des Marolles a perdu 4,5 ha d’habitations, détruites pour accueillir l’édifice, et des centaines de personnes ont été expulsées. Sans parler du coût du chantier qui grimpa à 50 millions de francs belges. La rage explose alors, et les manifestants ravagent les décorations de la salle des Pas Perdus, alors que l’administration judiciaire n’a même pas encore emménagé dans ses nouveaux locaux.
Malgré la contestation des locaux, le palais impressionne par ses dimensions : d’inspiration gréco-romaine, l’édifice est le plus grand bâtiment du monde construit au XIXe siècle. 26.000 m² au sol, 1.000 salles, 1.500 fenêtres, un dôme coiffé d’une couronne royale dorée culminant à 100 m au-dessus de la ville et un hall d’entrée de 3.600 m²…
Poelaert avait une vision en tête lors de la conception : son gigantesque bâtiment devait refléter la grandeur du Royaume de Belgique, et doter sa capitale d’un patrimoine architectural monumental, preuve de la vitalité politique et économique de son pays, alors tout juste indépendant.
« Une génération de Bruxellois n’a jamais connu le Palais de Justice sans échafaudages. »
Si l’émotion semble tellement palpable ce jeudi 27 août 2026 devant la façade principale du Palais de Justice, c’est parce que Vanessa Matz, ministre de l’Action, dit vrai : l’imposant bâtiment est caché par ses échafaudages depuis plus de 40 ans. La Régie des bâtiments a engagé une importante campagne de restauration en 1984, et celle-ci est toujours en cours aujourd’hui.
L’histoire de l’interminable rénovation du palais illustre parfaitement les complexités du Royaume de Belgique : la gouvernance du bâtiment est un véritable mille-feuille institutionnel auquel prennent notamment part le gouvernement fédéral, la Régie et la Ville. S’y ajoutent les tensions entre Flamands et francophones qui amènent un processus de prise de décision fragmenté.
Résultat : les premiers échafaudages posés n’ont servi qu’en 2002-2005 (pour rénover la couronne dorée), puis le chantier fut de nouveau à l’arrêt pendant 20 ans. Pierres fissurées, ancrages métalliques rouillés, infiltrations d’eau, affaissement du sol ou encore normes de sécurité inexistantes sont autant de problèmes qui s’accumulent depuis plusieurs décennies de négligence sur le parent pauvre bruxellois. Celui-ci se vide progressivement de ses occupants à mesure que les locaux deviennent inutilisables.
Mal-aimé sans doute, mais symbolique pour sûr. À partir de 2020, le gouvernement relance un plan de rénovation complet, dont la première phase du chantier doit permettre de remettre à neuf toutes les façades, coupole y compris, d’ici le bicentenaire de la Belgique en 2030.
Les Bruxellois passant par la place Poelaert ce jour d’inauguration de la façade principale rénovée peuvent découvrir, certains pour la première fois, la blancheur des pierres du palais.