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Voyage dans un village fantôme.

Doel, région de Anvers, Belgique. 2026.

Le village fantôme est l’un des graals de l’exploration urbaine. Un lieu si familier que l’on arrive aisément à imaginer la vie qui s’y déroulait de bon matin ; les enfants courant dans les rues pour rejoindre l’école communale, les hommes emplissant les cafés pour commenter l’actualité du jour avant d’aller à l’usine, les livreurs, les gens de passage, les commerçants qui se pressent dans une euphorie matinale se répétant de jour en jour.

Mais ici, rien que le silence et le vide.

Village polder des rives de l’Escaut en Belgique, Doel comptait 1 300 habitants jusqu’aux années 1970. Agriculteurs, pêcheurs et ouvriers menaient une vie paisible dans une harmonie de maisons flamandes aux briques rouges et d’embarcations de pêche artisanale. Cet équilibre est menacé depuis les premiers agrandissements successifs du gigantesque port d’Anvers. Ce mastodonte de 130 km² qui voit passer 278 millions de tonnes de marchandises chaque année est gourmand d’espace et compte bien engloutir le moindre terrain disponible. Les habitants le savent depuis les années 1960 : toute la zone sera rasée pour accueillir bassins, terrains industriels et autoroutes.

Ce n’est qu’une question de temps.

En 1999, la nouvelle tombe : une expropriation générale est décidée par les autorités pour prévoir une nouvelle extension du port. Les habitants sont dépités, et un comité de bénévoles « Doel 2020 » engage une bataille juridique qui va durer près d’un quart de siècle. Cependant, malgré la résistance, le village se vide : 800 habitants en 2000, 350 en 2007 et 28 en 2020.

Avec la perte des habitants, ce sont des maisons qui se vident, des services publics qui disparaissent, des commerces qui mettent la clé sous la porte et progressivement des rues entières qui s’éteignent. Les fenêtres se murent, les bâtiments se dégradent et la végétation reprend ses droits sur ce territoire que les Hommes ont fini par abandonner.

Un village qui va revivre.

Quelques résistants poursuivent la lutte avec acharnement pour combattre la disparition du lieu où ils ont toujours vécu, et c’est en 2022 que le « Pacte pour l’Avenir » est signé avec les autorités flamandes : Doel est maintenu comme village à valeur esthétique, culturelle et historique, et le port ne sera finalement pas agrandi sur ce territoire.

Le village est sauvé. Mais son futur reste à imaginer.

Il y a plusieurs modèles d’avenir qui cohabitent pour imaginer le futur de ce hameau rescapé et symbole d’une lutte sociale remarquable. Le premier vise à faire de Doel une destination. Musées, événements à ciel ouvert, restaurants, village d’artistes de street-art… Doel porte les marques d’une lutte qui l’a détruit, et c’est depuis ses ruines qu’une destination touristique pourrait voir le jour. Le Doel Festival a d’ailleurs pour vision depuis quelques années de fêter l’existence du village en s’emparant trois jours durant de ses rues désertiques et de ses façades décorées pour contribuer à sa renaissance.

Le second modèle vise à en refaire un lieu de vie ordinaire, rebâti pour ses anciens résidents et prêt à accueillir de nouvelles familles, dockers et agriculteurs. Restauration du bâti historique et construction de logements neufs. Doel retrouverait alors le calme d’un village poldérien niché entre ses territoires ruraux, sa centrale nucléaire et le plus grand port d’Europe. Paradoxalement, cette vision suppose de refuser une partie de la désirabilité produite par vingt ans d’abandon.

Ce qui est sûr, c’est que Doel ne redeviendra jamais le village d’avant ; Doel deviendra ce qu’on en fera. Ce qui reste, entre les plaques d’acier vissées sur les portes et fenêtres, ce n’est pas une ruine : c’est un village en attente, dont personne ne sait encore à quoi il ressemblera.